Avant, j’étais cynique…

Là, normalement, vous attendez la suite, formaté par la réclame « mais ça, c’était avant ».

Sauf que non. L’année qui vient de passer m’a conforté dans cette observation désabusée et méchante de mes compatriotes.

Cristallisation de mon désappointement, le grand sujet social (pardon « sociétal ») de la saison 2012-2013, la loi sur le mariage entre personnes de même sexe, communément (et improprement) appelée « mariage pour tous ». Les lecteurs qui me connaissent savent (et ceux qui ne me connaissent pas l’apprennent) que je suis opposé à cette loi, et que je suis donc censé faire partie des « zantis ».

D’ailleurs, j’étais dans la rue le 17 novembre dernier. Pourquoi? Je pense que j’en avais déjà marre d’être pris pour un con. Les souvenirs sont déjà flous, mais il me semble que j’étais déjà à l’époque exaspéré par la vacuité de l’argumentaire officiel sur la question… Comme je le disais ailleurs il y a tout juste un an:

Troisièmement, je suis outré par la gestion du dossier par le gouvernement. Qu’on soit pour ou contre le projet, il est difficile de nier qu’il suscite une certaine opposition dans la société 😀 Or la seule réponse qui est faite aux opposants, c’est « vos gueules, vous êtes de sales homophobes réactionnaires qui ne comprennent rien au progrès » (pas texto, mais la somme des déclarations de certains membres du gouvernement donne bien cette impression). Sans parler de la valse-hésitation de notre cher président de la semaine dernière, qui a enchainé avec un brio assez peu égalé déclaration-contre-déclaration-recadrage par une de ses ministres-geste dans un sens mais pas dans l’autre…
Le TGCM, j’avoue l’accepter en JdR (et encore, ça me saoule), mais dans la vraie vie, ça me gène plus.
De là à dire que ce projet sert d’écran de fumée propice à un gouvernement dépassé par la situation économique du pays et de l’Europe, et qu’il attise à souhait cet écran, il n’y a qu’un pas, que je franchis allègrement, parce que je ne vois pas d’autre explication rationnelle à l’attitude du pouvoir. Si c’est effectivement un projet de progrès de la société, je ne vois pas pourquoi l’explication de texte et le débat sont systématiquement refusés aux opposants (dont une partie, au départ, sont juste interrogatifs. Mais à force de recevoir des portes dans la gueule – voire des insultes de la part des militants les moins agréables – ils se crispent un peu), d’autant plus que c’est théoriquement la « méthode Hollande »: le débat et la concertation.

Quatrièmement, je suis dubitatif quant à l’urgence urgente de déployer des moyens sur ce sujet. (je dirais bien que l’urgence urgente, elle a déjà fait l’objet d’un premier – et j’oserais parier pas le dernier – report, donc que ce n’est peut-être pas si vital que ça, mais on dirait que je suis bas, vil et mesquin…) La crise? La dette? Les multinationales qui licencient à tour de bras? Tout ça, c’est moins important?

J’ai dû aussi être plus ou moins incité par le fait d’y aller avec un bon ami, mais je me souviens parfaitement lui avoir dit, quelque part sur les pavés de Denfert: « De toutes façons, être ici, c’est l’aveu d’échec de l’intelligence et de la démocratie ». Je déteste quand j’ai raison…

Il faut dire que pour moi, la manifestation est anti-naturelle. Entre mon côté « on ne négocie pas avec les terroristes » et ma conviction que tout (ou presque) est soluble par la rationalité, le fait de venir argumenter à grands coups de tatanes dans la gueule m’a toujours semblé aberrant. Pas que je rechigne à rentrer dans le lard des gens dans la joie et l’allégresse, mais c’est uniquement avec un ballon ovale à la main et l’optique d’une bonne bière à la fin. Bref, dès le 17 novembre, on avait atteint pour moi le point de non-retour: d’un côté le pouvoir qui dit « nous on a le plus de voix au Parlement alors on a raison », et l’autre qui a tenté de montrer que la vérité de la Chambre n’était pas celle de la rue.

Quelque part, si on en était restés à ce concours de bites que je qualifierais d’adolescent, le dommage n’aurait pas été bien grand. Le seul souci, c’est qu’après s’être compté, chaque camp, persuadé, et de détenir la Vérité, et de ne pas être si isolé que cela, a commencé à se monter le bourrichon à coups de slogans de toilette (si je tenais le mec qui a ressorti le « on ne lâche rien » des limbes d’où ce slogan n’aurait jamais dû sortir, je pense que je n’hésiterais pas un seul instant à tester la pertinence des méthodes de Guantanamo à base de chanson alter-française), de dégoulinances de pathos, mais aussi d’insultes, d’un côté comme de l’autre. Et je ne parle hélas pas des déplorables mais anecdotiques Civitas et Femen…

Fin novembre, j’ai eu la seule discussion (par forum interposé) intéressante sur le sujet, avec quelqu’un dont je n’en attendais pas moins, car, bien qu’athée convaincu, progressiste, positiviste et marxiste (soit à quelques détails près l’anti-moi), il a toujours un respect de son contradicteur et un discours consistant, qui permettent, à défaut de nous convaincre l’un l’autre (ce qui est, j’en suis convaincu, impossible, sachant que nous ne partageons aucun postulat – ce qui ne nous empêche d’ailleurs pas, dans certains cas, d’arriver à des conclusions similaires) de comprendre le point de vue de l’autre et d’aiguiser le sien. Cette discussion me marque d’autant plus que c’est d’elle que je reste intimement persuadé qu’il y avait un espace pour une compréhension mutuelle, un vrai dialogue et l’élaboration, ensemble, d’une solution unifiante et non clivante.

Arpès, ça a été une longue descente aux enfers. En janvier, j’ai sérieusement hésité, au lieu d’aller dans le cortège officiel, à rejoindre la « contre-manifestation » organisée par Basile de Koch et le groupe Jalons: « Le mariage pour personne », qui m’a semblé la seule sortie de crise « par le haut » possible dans la situation où on était 1. J’ai été atterré par les réactions idiotes du pouvoir (qu’il s’agisse du flou des méthodes de comptage et des justifications d’amateurs à ce sujet, des déploiements aberrants de forces de l’ordre au moindre pas d’un membre de l’exécutif). J’ai été consterné par le ridicule des mouvements contestataires satellites (non mais les Hommens, quoi…). J’ai détesté le montage de mayonnaise, la reductio ad hitlerum 2 des deux camps, les anathèmes, les martyrs, les déclarations à l’emporte-pièce et les « petites phrases »…

Et puis j’ai eu honte. Cet été, mes enfants et leurs cousins jouaient « à la manif » (de mon point de vue, c’est idiot, mais bon « monkey sees, monkey does », et comme on les y avait trainés une paire de fois, ça faisait partie de leur vécu) quand, au détour d’un slogan, ils commencent à scander « Hollande, serre les fesses, on arrive à toute vitesse ». Dans le bouche de mes enfants (et ce même s’ils ne sont pas en âge de comprendre), c’en a été trop (si ça peut rassurer tout le monde, la gueulante que j’ai poussée à ce moment-là a laissé un énorme froid à table…).

Pour moi, le bilan de cette année, c’est ça. La disparition de la raison, de l’intelligence, de l’intégration des points de vue différents, et l’érection (ou au moins le dévoilement) de clans, de gens bornés ne sachant plus répondre à la différence que par le mépris ou l’opposition frontale et primaire…
Et c’est dans ce contexte qu’arrivent des problèmes qui, de mon point de vue, doivent être pris tout en nuances comme la question du genre, ou avec intelligence et charité comme celle de la fin de vie, et qu’on va jeter aux chiens à grands coups d’insultes et de pathos.

Exactement le truc qui me donne envie d’aller acheter un grand seau de pop-corn, de me mettre à ma fenêtre, et de faire des commentaires acerbes à la manière des petits vieux du Muppet Show. Sauf que ça ne va pas être possible, et qu’il va quand même falloir essayer de trouver un moyen d’exprimer ses convictions sans piétiner ceux qui n’ont pas les mêmes…

Pour lire d’autres avis sur le sujet:

Notes:

  1. sans compter que gueuler « François, t’as raison, le mariage c’est pour les cons », ça la pose là
  2. C’est une façon plus classe de dire « point Godwin »