Vu à la télé

Où l’on parle de rugby, mais pas que.

D’aucuns savent que le week-end dernier à la fin de la saison dernière 1, l’équipe que je soutiens a été battue en demi-finale du Championnat de France d’un point, et cette défaite a entrainé un certain nombre de commentaires plus ou moins agréables à l’encontre de l’arbitrage en général, et de l’arbitrage vidéo en particulier.Pour les deux du fond qui n’ont pas suivi la polémique, il s’agissait de juger du fait qu’une passe était ou non en-avant, et que, dans deux situations similaires (une pour chaque équipe), l’arbitre vidéo avait décrété que l’une était en avant, et l’autre pas, validant par la même l’essai qui crucifiait mes chouchous 2.

Au delà de ce fait de jeu, et au delà même du pré carré du jeu à XV 3, il est intéressant de voir comment le recours systématique a la vidéo a faussé tout un tas de choses dans la perception que les gens ont de la réalité. Qu’il s’agisse de juger d’un fait de jeu, de l’action d’un membre des forces de l’ordre ou de la position d’un fauteur de troubles présumé, on accorde à l’image enregistré une force quasi-divine et omnisciente.

Sauf que la caméra n’est pas omnisciente, et est même fortement biaisée.

D’abord, elle ne fournit que des images en deux dimensions, ce qui pose tout un tas de problèmes liés par exemple à la parallaxe (et ce ##### de ballon qu’on ne sait pas s’il a passé entre les poteaux quand on regarde un match à la télé), aux angles morts (mais que c’est-il passé dans ce regroupement?), à l’angle de vue (ah là là, cette dramatique agression hors-champ d’un joueur!)…

Ensuite, elle est fortement dépendante du distributeur des images. Troncatures, montages, ralentis ou accélérés, recadrages, tout un tas d’outils qui sont à la main de la personne qui capte l’image, et qui décide de la diffuser (ou pas, ou seulement en partie. J’ai un souvenir – un peu flou – d’un match à une époque où les images de l’arbitre vidéo étaient fournies par le diffuseur du match et où certains angles dans un match serré n’avaient bizarrement pas été donnés au quatrième arbitre)

Et au final, ce qui se perd, c’est la confiance dans le jugement humain et l’acceptation de la faillibilité. Dans le temps, sur le terrain, l’arbitre avait toujours raison, même lorsqu’il avait tort. Parce qu’on savait qu’il ne pouvait pas tout voir, pas tout contrôler. Depuis l’arbitrage vidéo, on (les joueurs, les entraineurs, les spectateurs) s’attend à ce qu’il devienne subitement infaillible, au point de venir pinailler sur chacune de ses décisions. Ou alors on nous explique que les caméras sont l’arme ultime pour traquer les tricheurs, et l’on demande encore plus de caméras quand la triche se produit malgré l’abondance d’images disponibles.

Cette situation est bien entendu extrapolable au reste de la société civile où l’on nous explique la bouche en cœur que la surveillance (et plus précisément la vidéosurveillance) est la panacée pour lutter contre l’incivilité (ou pire), avec, là aussi, un appel à plus de (vidéo)surveillance quand l’incivilité (ou pire) se produit quand même…

Pour ce dernier point, il n’est pas impossible que les séries de police scientifique et leur utilisation fantasmée des bandes vidéo (l’identification du coupable par un reflet sur les lunettes de soleil d’un personnage en arrière-plan d’images pixellisées, par exemple) soit aussi à l’origine de cette pensée magique sur la toute-puissance des images…

Par contre, quand l’image a l’heur de déplaire au dépositaire de l’autorité, elle est parfois éliminée 4, parfois falsifiée (coucou l’exemple ultra-célèbre du discours de Lénine où l’on a gommé le déchu Trotski, ou, plus récemment, ces affiches de Sartre et Tati où la cigarette et la pipe honnies ont été gommées ou remplacées par des accessoires « festifs »)…

Bref, il serait sain d’arrêter de sacrifier au dieu Ecran et au fantasme d’un « risque zéro » ou d’une entité quasi-divine omnisciente et infaillible 5 qui serait, non seulement l’auxiliaire de la Justice humaine, mais également son juge…

Notes:

  1. drame de ne pas finir ses billets dans les temps… D’un autre côté, comme les polémiques n’ont pas diminué depuis la reprise du championnat, ce n’est pas totalement perdu
  2. My two cents sur le sujet: putain les mecs, quand on a 6 points d’avance, on n’ouvre pas, on fait des petits tas jusqu’à la fin de la prolongation. C’est moche mais ça gagne du temps.
  3. je sais, il est rectangulaire
  4. je suis retombé cette semaine sur quelques minutes de L’Enfer Du Devoir, où l’on voit Tommy Lee Jones tempêter parce que les vidéos qui pourraient apporter une preuve des dires de son client ont étonnamment disparu des pièces pour le procès – et il faudrait vraiment que je le revoie en entier, ce film…
  5. Qui a dit « algorithmes »?

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