[Traduction] La nouvelle royauté française

(article original en anglais par Simon Kuper sur le site FT)

Si Louis XVI pouvait être rassemblé d’avec sa tête, perdue lors de la Révolution Française, et revenait à Paris en ce printemps, il ne devrait s’adapter rapidement.Une escapade à travers la ville lui montrerait que qu’en France, les structures essentielles du pouvoir n’ont pas changé. L’élite de chaque nation a sa façon propre de rater, et (comme le notent souvent les observateurs)  Paris fonctionne toujours plus ou moins comme une cour royale, avec un peu moins de perruques cependant.

Dans un geste de modernité, la populace est maintenant autorisée à élire le monarque, que l’on nomme « président ». Au mois de mai prochain, la France aura selon toutes vraisemblance un nouveau roi, ou éventuellement une reine. Mais peu importe qui sera choisi, la Cour continuera à démolir le pays.

Aucune autre capitale n’offre le faste parisien. Comparez le Palais de l’Elysée du président français au 10 Downing Street. D’ailleurs, la plupart des membres du gouvernement vivent dans des palais.

L’élite parisienne a aussi la taille et la densité d’une cour. Son fossé extérieur est le boulevard périphérique. A l’intérieur, la vie sociale bat son plein: la plupart des courtisans se regroupent dans des quartiers chics, et maintiennent des amitiés liées pendant leurs études (un condisciple de François Hollande vient d’ailleurs d’être nommé à la tête d’Air France-KLM). Vie sociale et travail se mêlent, et les courtisans prouvent leur statut en échangeant des ragots, de préférence tellement secrets qu’ils n’ont pas encore été publiés dans les gazettes du palais (la principale étant Le Monde).

On se moque du roi par derrière, mais on se prosterne devant lui. j’ai vu un jour Hollande venir à une soirée dans une demeure magnifique. Bien qu’il battait déjà des records d’impopularité, il fut instantanément encerclé de flatteurs.

Le président français a tous les attributs du pouvoir, mais fort peu de pouvoir réel. Il est coincé entre la Cour et la rue, soutient un autre de ses anciens camarades de promotion, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin, dans son livre De l’esprit de cour. Chaque fois que le président tente de changer quelque chose, des manifestants envahissent la rue et l’arrêtent. Avant que Hollande ne fasse finalement passer sa Loi Travail en force au Parlement ce mois-ci, ils l’avaient déjà forcé à la diluer à l’etrême.

le point de vue de la rue est le suivant: La situation est terrible, mais ne doit pas changer. L’immobilisme 1, comme disent les français, n’est donc pas un accident; l’immobilisme, c’est le système. Les trois derniers présidents n’ont quasiment rien changé, et le prochain n’en fera pas beaucoup plus.

A l’étranger, le pouvoir de la France s’est presque évaporé, et ce même si le ministère des affaires étrangères est logé dans un magnifique palais du XIX° siècle. Dans les sommets internationaux, Hollande joue généralement le rôle de petite main d’Angela Merkel, et il se murmure que le nouveau plan génial pour résoudre la question israélo-palestinienne ne sera pas un franc succès.

Sans réel pouvoir, les attributs du pouvoir deviennent le but. A Washington, le pouvoir rapporte: la richesse moyenne d’un membre du Congrès est de plus d’1 million de dollars (et ce avant qu’il quitte ses fonctions et devienne un lobbyiste). Mais à Paris, le pouvoir vous donne du prestige. Les accusations récentes de harcèlement sexuel sont parfaitement compréhensibles quand de vieux courtisans mâles s’attendent à exercer leur droit de seigneur 2 sur de jeunes femmes.

Les courtisans ne sont presque jamais exclus de la Cour. Ce serait vulgaire de forcer de chers amis à démissionner en montrant, au hasard, que certaines personnes haut placé ont visiblement déconné la nuit des attaques terroristes du 13 novembre dernier. Au Bataclan, où 89 personnes ont été tuées, un policier ordinaire qui avait abattu un terroriste a été contraint, pour quelque raison, de se replier. L’unité spécialisée est ensuite arrivée en retard et a mis deux heures à lever le siège.

A la Cour de France, l’échec est souvent le prélude à d’autres échecs. A la fois Hollande et son prédécesseur Nicolas Sarkozy espèrent se présenter à la prochaine élection. Dans cet âge élitophobe, nommer candidat un homme qui a déjà échou » comme président serait aussi absurde que de nommer candidat à la Maison Blanche la femme multimillionnaire d’un ex-président. Donc c’est exactement le genre d’erreur que se préparent à faire les socialistes et Les Républicains.

Hollande et Sarkozy pourraient parfaitement avoir été inventés par la dirigeante d’extrême-droite Marine Le Pen pour lui servir d’exemple des torts de la Cour. Elle la critique avec tellement de facilité qu’on en oublierait presque qu’elle a grandi dans une demeure aristocratique juste à côté de Paris et qu’elle est la fille d’un politicien multimillionnaire. Elle est en fait aussi fastueuse que Donald Trum ou Boris Johnson.

Mais si quelqu’un peut sauver la Cour de France, c’est bien elle. Le pari qui est fait est qu’elle atteindra le second tour de l’élection, moment auquel la majorité des français se bouchera le nez et ira voter pour le courtisan usé qui lui fera face. Puis les gazettes du palais pourront passer les cinq prochaines années à chercher le prochain homme providentiel 3, qui sauvera la France sur son blanc destrier.

Heureusement, la France progresse malgré la Cour. Beaucoup de bonnes choses arrivent, poussées par la base. Ses professeurs abandonnent la sévérité morose du XIX°, la nouvelle école indépendante de programmation 42 s’étend dans la Silicon Valley, de grands talents continuent d’émerger (et malheureusement ont tendance à émigrer), et la vie quotidienne reste quand même la meilleure sur Terre. Imaginez ce que la France ferait sans sa monarchie…

Notes:

  1. en français dans le texte
  2. en français dans le texte
  3. en français dans le texte