Culture du viol et généralisations abusives

Voila un billet qui va peut-être pouvoir lancer la polémique et des hordes de trolls velus sur mon site 1 mais voila. Pour une énième fois, je me suis fait refiler un lien sur la « culture du viol », et pour la énième fois, si je suis d’accord avec les grandes lignes du concept (la question du consentement) et de la plupart des solutions proposées pour sortir des cas problématiques (la… wait for it… discussion), il y a quand même plusieurs point qui me foutent franchement mal à l’aise sur ce sujet.

Le viol-doctissimo et la dialectique victime-coupable

Pour les deux du fond qui ont la chance de ne pas connaitre Internet (mais dans ce cas-là, que faites-vous ici), Doctissimo est un site de conseils médicaux, surtout connu sur les ondes du web pour ses forums au ton parfois alarmiste 2 (en gros, vous dites que vous avez un mal à la tête, quelqu’un vous diagnostiquera une méningite fulgurante ou un cancer du cerveau).
Ce que j’appelle « viols-doctissimo », ce sont toutes ces histoires de filles (généralement ce sont des filles) qui ne se rendent compte qu’elles ont été violées que parce qu’elles ont raconté leur soirée à une copine/leur club de lecture/sur Internet et qu’on leur a dit qu’en fait elles ont été violées. Sans nier que ce puisse être le cas (après tout, les gens atteints de méningite se plaignent aussi d’avoir mal à la tête), j’ai beaucoup de mal avec ces relations pour deux raisons:

  • la première, c’est le biais subjectif dans la narration. Qu’on le veuille ou non, notre mémoire des événements est biaisée par notre subconscient. Par exemple, si l’on a passé une soirée de merde, on va avoir tendance à axer notre récit sur ce qui n’est pas allé…
  • la seconde, c’est le biais subjectif de la part de l’auditeur. Le langage est également nécessairement interprété par le subconscient de l’auditeur. Par exemple, soit que je sois très porté sur les euphémismes ou que je sache que la personne en face de moi a souvent tendance à minimiser les choses, si j’entends « je n’avais pas très envie d’y aller », je vais interpréter « je ne voulais pas y aller » (même si dans ce cas-là, l’autre était quand même plutôt content)

Dans le même sujet, il y a cette dialectique qui me semble perverse victime/coupable. Là encore, je vois deux points d’achoppement:

  • le premier est que la victime n’est jamais vue que comme une victime pleine et intégrale du viol. A aucun moment il n’est envisagé qu’elle puisse avoir eu à un moment de la scène une attitude « violatrice ». Certes, Claude a fourré sa main dans la culotte de Dominique pendant cette soirée. Mais cet événement aurait-il eu lieu si Dominique n’avait pas goulument récuré les amygdales de Claude d’une langue inquisitrice dans le quart d’heure qui a précédé? Il n’est pas là question de dire que le récurage d’amygdale soit un billet pour une main dans la culotte, mais plutôt de ce demander si le récurage d’amygdales était bien consenti en premier lieu…
  • Le second, c’est la question du coupable. Parce que s’il y a une victime, il y a bien entendu forcément un… coupable. Et là, ce qui me dérange toujours un peu, c’est qu’autant la question de l’alcool, de la fatigue ou de substances moins licites apparait comme un facteur évident d’altération du jugement pour la victime, autant pour son partenaire, cela n’est jamais pris en compte. Or, sans aller jusqu’au somnambulisme érotomane, nier les effets désinhibiteurs des situations et produits susévoqués pour seulement la moitié de la population est un peu fallacieux de mon point de vue (et que celui ou celle qui n’a jamais fait de connerie sous le coup de la fatigue ou de l’alcool me jette la première pierre. Ne serait-ce qu’aller sonner chez le voisin à 4 heures du matin pour lui souhaiter bonne nuit, je ne parle pas forcément de trucs scabreux et/ou dangereux…). Là encore, il n’est pas question de dire que l’on peut faire ce que l’on veut sous l’emprise de l’alcool, mais de rappeler en amont que l’on risque de déraper et donc qu’il faut être vigilants 3

Violeur: le marquage au fer rouge

Là, je vais un peu jouer sur les mots et les idées, mais je pense que le sujet les mérite. L’éducation au consentement est quelque chose d’essentiel pour moi et, effectivement, la société ne nous pousse pas (mais alors pas du tout) dans ce sens avec, encore plus qu’une « culture du viol », une « culture de la violence » très forte où tout n’est vu qu’en terme de rapports de force et de points de rupture.
Et, sur le point plus particulier des relations intimes entre deux personnes (qui constitue le noeud de la « zone grise » de la culture du viol), je ne pense pas que quiconque, s’il regarde en toute honnêteté chacun de ses actes, puisse se déclarer totalement exempt d’une coercition ou d’un mépris du consentement de l’autre. Ne fut-ce qu’en disant « allez-heu » a son cher et tendre qui n’a pas envie de câlins ce soir.
Le problème, c’est que dans cette optique, l’utilisation de mots forts et violents tels que « violeur » va très exactement à l’encontre du but recherché. En montrant du doigt et en associant par le terme les actes les plus transitoires (ce « petit peu plus loin » qui peut devenir un « petit peu trop loin ») avec les pires ignominies (le viol que tout le monde imagine, avec la ruelle crade et la violence qui va avec), on va peut-être faire peur à une partie des gens, mais on risque aussi de radicaliser les gens qui se seront retrouvés à un moment où à un autre légèrement de l’autre côté de la ligne blanche, surtout dans un monde où la rédemption est un concept inconnu…

En plus, faisant partie de ces gens qui n’en ont rien à foutre des tombereaux d’anathèmes qu’on peut leur jeter et qui ne changent d’avis et de comportement que s’ils ont compris le bénéfice de ce changement, je sais à quel point noms d’oiseaux et cris d’orfraie peuvent être inutiles dans certaines circonstances…

La construction d’un monde meilleur ne passe pas par l’opposition des uns contre les autres, mais par l’avancée de tous dans la même direction.

Et pour finir sur une note musicale (comme toujours ici quand je parle de sujets sérieux):

Notes:

  1. Go ahead, punks, make my day!
  2. Et aussi parfois ses questions à la con, dans le genre « si je suis enceinte d’une fille et qu’on fait des trucs avec mon mari, est-ce que le bébé peut tomber enceinte? ». Ouais, de ce niveau-là.
  3. oui, il y a toute une éducation à ce sujet à faire